Notre Travail

“Je me souviens de notre stupéfaction face à l’ampleur du crime”

Abdoul Gadiry Diallo
Par Abdoul Gadiry Diallo
Président de l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’Homme et du citoyen (OGDH)

Le massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry a causé la mort d’au moins cent cinquante sept personnes. Plus d’une centaine de femmes ont été violées et des centaines de personnes ont été grièvement blessées. Rapidement, des dizaines de victimes parfois très gravement blessées, des parents de personnes disparues ou de simples témoins ont afflué dans les bureaux de l’OGDH situés à quelques centaines de mètres du Stade, pour témoigner, pour raconter l’horreur vécue ce jour-là quand des citoyens et des militants de tous les partis politiques guinéens, de toutes les communautés avaient décidé de manifester pacifiquement pour réclamer la démocratie.

Il a d’abord fallu tenter de répondre aux besoins les plus urgents, à commencer par la prise en charge médicale et l’orientation des victimes, dont certaines n’osaient plus se rendre dans les hôpitaux publics, investis par des militaires immédiatement après le massacre. Plusieurs structures médicales privées, que nous souhaitons saluer ici, nous ont d’ailleurs été d’un grand soutien.

Je me souviens de notre stupéfaction face à l’ampleur du crime et à la réaction de la junte militaire de l’époque, dont la priorité a immédiatement été de minimiser le bilan réel de cette répression sanglante et d’en diluer la responsabilité en la rejetant, au mieux sur des éléments militaires incontrôlables, ou pire encore sur les manifestants qui auraient eux-mêmes provoqué cette explosion de violence. Nous avons alors engagé un travail de documentation, en recueillant systématiquement le témoignage des victimes et en portant l’ensemble des informations recueillies devant la justice.

Ce travail d’enquête, nous l’avions déjà mené en 2007 après les répressions des manifestations de janvier et février, en 2006 pendant les mouvements lycéens, et depuis la création de l’OGDH en 1990, à chaque fois que des violations graves des droits humains avaient été commises. Mais cette fois-ci, nous avons été frappés par la détermination des victimes et des acteurs de la société civile à exiger la justice. « Ye tombi nakhan fènyè ye rafilima », dirait-on en langue soussou (l’une des langues nationales de Guinée, parlée essentiellement dans la région côtière) pour désigner la goutte d’eau qui fait déborder le vase, en l’occurrence celui de l’impunité.

Nul doute que la chute précipitée de la junte militaire et l’engagement d’une transition démocratique quelques semaines après les faits ont contribué à l’émergence de cette revendication de justice. L’horreur des crimes commis, et notamment le viol de plus de cent femmes dans l’enceinte même du stade, a fédéré une large mobilisation, y compris internationale. Et l’engagement d’une procédure judiciaire a été facilité par l’évidence du massacre et son déroulement, rappelant les tragédies théâtrales. Unité de lieu : le stade ; unité de temps: le 28 septembre ; unité d’action : les militaires de la garde présidentielle ouvrent le feu à l’arme automatique sur la foule réunie.

 

 

Mais si les crimes du 28 septembre 2009 n’ont pas été ignorés ou passés sous silence, comme bien d’autres avant eux, à la faveur de la transition ou d’arrangements politiques, c’est avant tout grâce aux victimes qui ont fait preuve d’un courage et d’une ténacité admirables dans leur demande de justice. En acceptant de témoigner dans des conditions de sécurité souvent précaires, de se confronter parfois aux responsables présumés, et en maintenant une mobilisation permanente pour que les auteurs de ces crimes finissent par en répondre, ces victimes ont joué un rôle déterminant dans l’avancée de la justice.

A travers ces photographies, nous avons voulu leur rendre hommage. Nous avons voulu montrer celles et ceux qui, depuis 7 ans, se battent pour obtenir vérité, justice et réparation, le plus souvent dans l’ombre, alors qu’aucune cérémonie de commémoration officielle n’a encore été organisée. Aux côtés des victimes du 28 septembre, figurent des victimes de violations des droits humains emblématiques de l’histoire contemporaine guinéenne : camp Boiro (1960–1984), répressions de 1985, de 2007 ou encore des victimes de tortures fréquemment commises lors d’interpellations, encore aujourd’hui. Toutes ont en commun, et les photos le montrent remarquablement, d’avoir subi la violence d’État et de continuer, envers et contre tout, à exiger que justice soit faite.

Au moment où nous écrivons ces lignes, la plupart des responsables présumés du massacre du 28 septembre a été formellement mise en cause par la justice guinéenne, y compris l’ancien chef de la junte militaire Moussa Dadis Camara ou encore des figures de la sécurité présidentielle telles que Claude Pivi. Un procès historique est attendu en 2017, qui devra, pour la première fois en Guinée, juger de si hauts responsables.

Entre ombres et lumières, entre impunité et espoir d’une justice prochaine, les portraits qui suivent incarnent avec force les défis que la Guinée doit encore relever pour surmonter plusieurs décennies de violations des droits humains et aux aspirations d’une société réconciliée.

« Les crimes commis le 28 septembre constituent un traumatisme profond et durable »

Fatou Bensouda
Fatou Bensouda
Procureure de la Cour pénale internationale

Les crimes commis le 28 septembre 2009 à Conakry constituent un traumatisme profond et durable pour tous les Guinéens, mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale. Au lendemain de ces

événements, mon Bureau a reçu des informations et des témoignages relatant la violence extrême avec laquelle la manifestation pacifique organisée au stade national de Conakry avait été réprimée. Au cours de l’examen préliminaire initié aussitôt, mon Bureau a conclu que les actes commis ce jour-là et les jours suivants pouvaient être qualifiés de crimes contre l’humanité.

Depuis lors, mon Bureau s’est engagé à ce que justice soit rendue aux victimes de cette journée ineffaçable de nos mémoires, soit par les juridictions nationales, soit devant la Cour pénale internationale. En vertu du principe

de complémentarité qui constitue la pierre angulaire du Statut de Rome, il incombe en premier lieu aux autorités guinéennes de traduire en justice les principaux responsables des crimes commis. Aussi, au cours

des sept dernières années, mon Bureau s’est-il rendu à de multiples reprises en Guinée pour s’entretenir avec les victimes, leurs avocats, les magistrats guinéens et les autorités politiques aux fins d’évaluer les progrès de l’enquête diligentée par le parquet de Conakry et d’encourager la tenue d’un procès dans les meilleurs délais possibles.

J’ai été personnellement marquée par les récits des victimes de ces événements, et notamment celles de violences sexuelles. Je reconnais du reste, dans les photographies et les témoignages poignants qui suivent, des regards que j’ai croisés et des histoires individuelles qui m’ont été confiées. Cet ouvrage rend un hommage justifié aux victimes, dont il traduit par ailleurs la persévérance et la dignité dans leur attente légitime de justice. Une attente que nous ne pouvons ignorer.

28 août 2016

Interview croisée entre Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH et Amsaou Diallo, présidente de l’AVIPA

Souhayr Belhassen
Souhayr Belhassen
présidente d’honneur de la FIDH
Asmaou Diallo
Asmaou Diallo
présidente de l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (AVIPA)

Deux militantes des droits humains engagées dans la lutte contre l’impunité

Par Halimatou Camara
Avocate au barreau de Guinée, membre de l’OGDH

Halimatou Camara : Comment est né ce projet photographique ?

Asmaou Diallo : Lors de nos échanges réguliers avec les différentes organisations de victimes, l’une des questions récurrentes est celle de la visibilité des victimes. Figurez-vous qu’il n’existe, en Guinée, aucun monument, aucune plaque commémorative pour les crimes commis depuis 1958 ! Quand, en 2013, le pont du 8 novembre a été détruit à Conakry, là où quatre cadres de l’administration avaient été pendus le 25 janvier 1971, c’est tout juste si l’Association des victimes du camp Boiro avait pu organiser une cérémonie et conserver quelques pierres de cet édifice si emblématique des crimes du régime de Sékou Touré… En attendant donc d’obtenir la reconnaissance publique des crimes du passé, nous avons décidé de rendre visibles plusieurs femmes et hommes qui, comme des milliers d’autres, ont subi la violence d’État. Avec la FIDH et l’OGDH, nous avons demandé à un photographe renommé de venir poser son regard sur ces victimes et leur situation actuelle, en évitant tout sensationnalisme ou tout voyeurisme.

Souhayr Belhassen : Tommy Trenchard, qui a beaucoup travaillé dans la sous-région, s’est rendu à Conakry à plusieurs reprises pour rencontrer les victimes qui avaient manifesté leur volonté de participer à ce projet.

En les accompagnant à leur domicile ou sur leur lieu de travail, mais aussi au stade de Conakry, il a pris le temps de connaître leur histoire. A travers ces photos, il a réussi à capturer, avec beaucoup de sensibilité, leur détresse, mais aussi la force et la détermination qui percent dans leurs regards. En attendant qu’un procès les rétablisse dans leurs droits et reconnaisse leur préjudice, c’est un très bel hommage et un message sans équivoque : nous demandons justice et réparation.

Halimatou Camara : Pourquoi rassembler parmi ces portraits, des victimes d’événements si différents, allant de la période du Camp Boiro au 28 septembre 2009 ?

Asmaou Diallo : Parce que ces événements ne sont pas si différents ! Bien sûr, le bilan des victimes du camp Boiro, de 1960 à 1984, n’a rien de comparable avec celui de la répression de 1985 ou du massacre du stade du

28 septembre 2009, mais ce qu’il y a de commun entre toutes les graves violations des droits humains commises en Guinée depuis son indépendance, c’est le recours à la violence d’État contre les citoyens. C’est l’utilisation politique des forces de défense et de sécurité contre des populations qu’elles sont censées protéger. Toutes les personnes photographiées ici ont ceci en commun, avec beaucoup d’autres, d’avoir été victimes d’une violence arbitraire et aveugle.

Souhayr Belhassen : Le trait d’union entre ces portraits, c’est aussi l’attente de vérité et de justice. Jamais, en Guinée, des auteurs de graves violations des droits humains n’ont été jugés équitablement. Ces personnes sont donc doublement victimes : victimes des violences subies mais également victimes de l’absence d’une justice qui leur est pourtant due. Aujourd’hui, la procédure judiciaire concernant le 28 septembre 2009 est sur le point d’aboutir à un procès. C’est une étape très importante, historique même, et pour laquelle nous nous sommes beaucoup battus, mais elle ne doit pas occulter l’important travail judiciaire et de réconciliation qu’il reste à mener pour les victimes de l’ensemble des violations des droits humains en Guinée.

Asmaou Diallo : J’ajoute que cette démarche est également une réponse à deux tendances que l’on retrouve dans le débat public aujourd’hui en Guinée, et qui nous semblent très dangereuses. La première consiste à communautariser les victimes des violations des droits humains, en assignant une étiquette ethnique ou politique aux victimes de tel ou tel événement. Cette idée est non seulement dangereuse, car elle participe à une logique de division entre les différentes communautés guinéennes, mais elle est aussi parfaitement fausse : au stade de Conakry, le 28 septembre 2009, les militaires n’ont pas fait de distinction ethnique en ouvrant le feu sur la foule. De même, le fait que Sékou Touré soit malinké ne l’a pas empêché de s’en prendre, en premier, aux commerçants malinkés de Kankan. La seconde tendance revient à diluer la responsabilité des différents crimes au prétexte que, tour à tour, les guinéens, à travers leur appartenance politique ou communautaire supposée, auraient été victimes puis bourreaux, ou bourreaux puis victimes. En renvoyant dos à dos victimes et coupables présumés, cette posture évacue la question de la justice et de la vérité au profit d’une responsabilité collective et floue, qui résiste mal à l’analyse historique et au principe de responsabilité individuelle, pourtant au fondement du droit pénal.

Halimatou Camara : Si la justice nationale n’a jamais pu juger d’auteurs de crimes aussi graves, pourquoiy parviendrait-elle aujourd’hui ?

Souhayr Belhassen : Depuis 2010, nous avons fait, avec nos partenaires de la société civile guinéenne, le pari de la justice nationale, eu égard à l’engagement des autorités guinéennes à juger les responsables du massacre du stade de Conakry. Cet engagement a été renouvelé depuis, notamment par l’actuel ministre de la Justice, Me Cheick Sako, qui a annoncé la tenue prochaine du procès. Voir les auteurs de ces crimes jugés à Conakry plutôt qu’à La Haye devant la Cour pénale internationale, aura un impact très important dans la lutte contre l’impunité et dans l’instauration d’un véritable État de droit en Guinée. Cela permettra aux victimes de participer largement au procès, et à toute la société guinéenne de le suivre au plus près. La comparution devant un tribunal national de ceux-là même qui étaient intouchables il y a encore quelques années enverra un message très fort à tous les candidats potentiels à la violence. En somme, au moment où certains États accusent la CPI de ne poursuivre que des responsables africains, la justice guinéenne a une occasion historique de montrer qu’une justice nationale africaine peut juger équitablement et selon les standards internationaux les responsables de crimes d’une telle gravité.

Asmaou Diallo : Oui, nous voulons croire en la justice nationale car nous pensons qu’il vaut mieux un grand procès à Conakry, avec l’ensemble des auteurs présumés, qu’un procès à La Haye qui ne pourrait juger, au mieux que quelques uns des plus hauts responsables, loin des victimes et de leurs familles. Le bureau de la Procureure de la CPI joue un rôle très important en Guinée, à travers l’examen préliminaire ouvert et ses missions régulières à Conakry. Mais après tous les crimes commis en Guinée depuis 60 ans, nous estimons que c’est d’abord à la justice guinéenne de juger leurs auteurs, et que c’est à cette condition que l’impunité pourra enfin cesser. Cependant, si la justice guinéenne n’allait pas au bout de son engagement, alors nous nous tournerons vers La Haye, sans hésiter. C’est le principe même de la complémentarité entre justice nationale et justice internationale.

Halimatou Camara : Comment accompagnez-vous les victimes de violations des droits humains, dans cette recherche de vérité et de justice ?

Souhayr Belhassen : Après l’ouverture d’une enquête judiciaire en Guinée en 2010, la FIDH et l’OGDH se sont constituées parties civiles et, avec le soutien de l’Union européenne, ont formé un collectif d’avocats guinéens et internationaux afin d’assister les victimes dans la procédure. En collaboration avec les organisations de victimes et en particulier l’AVIPA, les avocats ont pu accompagner plus de 400 victimes devant les juges d’instruction et contribuer ainsi à l’évolution de la procédure. Au-delà du travail judiciaire, nous avons entretenu un dialogue régulier avec les autorités nationales, y compris le chef de l’État, pour nous assurer du soutien politique apporté à l’institution judiciaire dans ce dossier et soulever les blocages ou les difficultés rencontrées.

Asmaou Diallo : En plus de l’assistance judiciaire, nous avons mis en place, notamment au sein de l’AVIPA, différents projets d’accompagnement social des victimes. Les victimes de violences sexuelles, en particulier, ont souvent connu des situations d’exclusion après le 28 septembre 2009. En proposant des activités génératrices de revenus, nous avons tenté, modestement, de faire face aux difficultés rencontrées par ces victimes. Mais aujourd’hui, à l’approche du procès et d’un possible processus de réconciliation nationale, nous attendons davantage de l’État guinéen quant à la reconnaissance des victimes et l’accompagnement des plus démunies d’entre elles.